Pub pour un ami
Côté lecture, mes goûts sont éclectiques, je m'éparpille. Néanmoins, j'affectionne les "grands" auteurs, ceux qui ont passé l'épreuve du temps. C'est par paresse que je lis les "grands". Je laisse le temps, les années, les siècles, travailler pour moi. Il filtre parmi les innombrables publications ce qui doit mourir avant de naître, ce qui doit mourir après un succès momentané, quand la mode n'est plus. Survit ce qui n'aura jamais d'âge, ce qu'on lit en croyant à tort que ce fut écrit hier.Mais je ne suis pas fait d'un seul bloc, les livres modernes me distraient aussi, m'intéressent, me prennent aux tripes. Je suis mauvais pour prédire ce qui aura de l'avenir, je suis injuste aussi car plusieurs auteurs peu connus méritent notre attention. Certains billets que je lis sont formidables et plusieurs resteront d'un grand intérêt pour longtemps. Cela vaut pour tous les genres, tous les styles. Donc parfois, je me laisse aller et je m'en remets au hasard sans me questionner.
Ainsi, dans la catégorie " récit écrit par un ami, auteur pas très connu mais pas dénué d'intérêt non plus ", j'écris deux mots à son sujet et qui sait, dans cinquante ans des chroniqueurs pourraient dire : Accent Grave avait parlé de lui.
La modestie du gars, sa sincérité et sa personnalité attachante méritaient que je parle de lui et de son p'tit dernier. Il se nomme Kees Vanderheyden. Pas simple son nom, désolé. Il y a quelques années, Kees a décidé de partager avec ses lecteurs une histoire assez particulière, une histoire vraie, vécue par lui, du genre qu'on aime entendre. Son histoire remonte a 1948. Pourquoi ne pas l'avoir écrite avant? Parce qu'elle n'était pas terminée, elle s'est poursuivie jusqu'à tout dernièrement.
Il n'y a pas de grands méchants loups dans son histoire. Il s'en trouvera pour dire qu'ils sont nombreux les méchants dans son livre et qu'ils sont vraiment méchants. Mais Kees ne dira pas ça. Il croît que la haine peut être amadouée, qu'il ne faut pas stigmatiser les méchants, que cela alimente la méchanceté. Enfin, vous l'aurez compris, il n'aime pas la guerre. Deux mots sur son parcours:
Kees est né en 1932 aux Pays-Bas et s'installe chez nous avec sa famille en 1954. Il sera professeur, journaliste et exercera pendant 25 ans le métier de planificateur et concepteur d'idées à Radio-Québec. Il est maintenant directeur du Centre de la Nature de Mont-Saint-Hilaire et est membre d'autres organismes locaux. Désireux de partager ses souvenirs d'enfance sous l'occupation allemande, il publiera 1994 un premier bouquin intitulé La Guerre dans ma Cour. Cet ouvrage ayant suscité l'intérêt d'autres personnes à l'enfance comparable l'incite, en 2001, à publier Enfants en Guerre.
… et en 2004, Kees, cet homme qui parle pour la paix, traite de réconciliation, de pardon. Il racontera dans un troisième livre, L'Enfant de l'Ennemi, une histoire très particulière:
En mars 1948, une petite fille au teint blême, valise en main, portant son nom sur un carton accroché à son cou, frappe à la porte de notre résidence. Elle s'appelle Traudi Berndl. Une infirmière de la Croix-Rouge l'accompagne. Elle vient du pays de nos ennemis, les Allemands, ceux qui ont occupé les Pays-Bas pendant cinq ans. Plus de 300,000 de nos concitoyens ont péri durant ces années d'occupation. Traudi, cette " fille de l'ennemi ", nous a pourtant apprivoisés à la réconciliation.
Traudi a le même visage et le même âge que ma petite sœur Troeleke, morte de la diphtérie au milieu de la guerre. Elle me fait penser aux enfants du soldat allemand qui, un jour de l’été 1944, m'avait montré la photo de sa femme et de ses cinq enfants, tous morts sous les bombes des Alliés.
Cinquante ans après sa visite, je veux retrouver celle que je surnomme ma " petite sœur ". La tâche sera ardue. De nombreuses années et un océan nous séparent. Tout ce qu'il reste de ces années et de cette rencontre, c'est une vieille photo de sa confirmation. Pas facile de retracer une personne dont on ne connaît même pas le nom de famille! Ce livre parle de nos retrouvailles et de son enfance sous les bombes.
À l'époque, dois-je le dire, il y avait peu de sympathie pour les Allemands qui avaient entraîné tant de pays dans cette guerre. Le dicton populaire à l'époque était celui-ci: Un bon Allemand est un Allemand mort. Et pourtant, la mère de Kees, déterminée à refaire la paix, elle qui élevait déjà six enfants accueillera cette fillette dans sa maison, une belle maison au toit de chaume qui avait été brutalement réquisitionnée par les Allemands pendant la guerre, une belle maison voisine d'un mystérieux cimetière juif! Les Heil Hitler et les Sieg Heil avaient résonné dans la maison familiale jusqu'au jeudi 27 octobre 1944, journée où les Canadiens libérèrent l'endroit. Cette maison devint alors un hôpital pour blessés de guerre. Le souvenir de la guerre était vif dans l'esprit des gens quand l'enfant de l'ennemi aboutit devant leur porte au terme d'un long périple à travers des villes en ruines.
Cette histoire vécue par lui-même est touchante, particulière. Je voulais écrire un peu là-dessus parce qu'autrement vous n'auriez probablement jamais entendu parler de ce livre qui n'occupera jamais le devant des présentoirs.
Certains croient que les horreurs impliquant des milliers ou même des millions de gens méritent plus d'attention que les cas individuels. Est-ce bien vrai? Ce que chacun de nous a de plus précieux c'est sa propre vie. 1,000,000 de morts, c'est 1,000,000 d'individus qui perdent leur unique vie. En ce domaine aucune multiplication n'est valable. Le sort et l'histoire de chacun valent peut-être autant que l'histoire de l'humanité. Enfin, on peut y réfléchir.
Finalement, ce texte est une "plug", et Kees ne le sait même pas.
Accent Grave


17 Comments:
J'aurais voulu n'être pas celle qui allait briser la glace avec ce premier commentaire mais mon sentiment est trop fort pour remettre à plus tard ma réaction aussi vive qu'impulsive.
Je retiendrai le nom de l'auteur, Kees Vanderheyden, le titre de son dernier ouvrage, L'enfant de l'ennemi. Je veux le lire absolument. Pourquoi?
Je suis d'accord avec vous, ce livre transcendera notre époque, à tout le moins, il le devrait. Sinon, nous n'aurons rien compris.
Ils sont trop rares ceux et celles qui écrivent sur la réconciliation, sur l'amour universel au-delà de tout, des horreurs surtout. Les semeurs d'espoir ne sont pas légion et souvent, on ne les écoute pas. Ils ne sont pas très « marketing » d'habitude...
Il y a de la littérature qui élève l'âme (dixit ma grand-mère, à propos de la musique) et cette littérature ne se retrouve pas en vedette sur les présentoirs des librairies.
Merci Accent Grave de nous avoir mis sur la piste de votre ami. Sincèrement.
pour cette thèse: ma petite participation vécue lors de la libération de la dernière guerre(extrait):
"Paris est libéré. Les troupes passent au large de nos petites campagnes, seule la folie des hommes s’insinue encore dans les moindres chaumières. Non pas la grande, logique horreur des Oradour-sur-Glane, des Mont-Valérien, mais la toute petite et insignifiante méchanceté des vengeances ordinaires. La petite couturière de Bologne porte un foulard sur la tête, et bien d’autres ! Les tondues, on les guette, on les montre du doigt. Le vrai ou le faux. La suspicion avec la certitude. Le rire clair d’une fille, avec le marché noir du père, tout convient pour le déshonneur.
Il est parti l’officier allemand qui venait parfois à la maison en vous saluant avec politesse.
Il s’asseyait un peu, montrait des photos de sa femme.
Le fusil de chasse de papa dormait, bien enveloppé de journaux, sous la paille des cabanes à lapins depuis qu’on avait réquisitionné toutes les armes. Pas question de le sortir pour accompagner ce paisible occupant pour une vadrouille dans les bois. Un petit brin de conduite coupable et clandestine pourtant. Dans le brouillard léger du matin deux oreilles noires, droites, filent. Pan ! Nous voilà complices du même meurtre.
Maman fait cuire le lièvre avec de l’ail et de la crème acide, bien mijoté comme elle sait le faire. Nous partageons ce délicieux repas avec l’Allemand :
Tout comme ma femme, dit-t-il en se léchant les doigts.
Grosse malheur la guerre !"
Belle initiative que de nous parler de ce livre, peut-être, voué à l'anonymat. Je chéris ces livres qu'on sous-estime et qui, le jour qu'on les ouvre, nous boulversent à jamais. Merci.
le commentaire de Micheline aurait pu être le mien si j'avais su écrire aussi bien qu'elle... mais la scène se serait passé autre part, quelque peu identique mais à peine, les particularités de ma région la colorant encore autrement...
Je ne suis pas sûre de lire le livre de votre ami, mais en parcourant l'extrait cela m'en donne bien envie !
Micheline,
Votre commentaire est un texte en soi, quelque chose de très riche et je suis convaincu que vous atteignez bien des gens avec ces mots, surtout ceux qui auraient pu vivre la seconde guerre, mais les autres aussi.
Zoreilles et Marie,
J'imagine que le bouquin n'est pas très répandu. Internet pourrait vous informer d'avantage sur sa disponibilité. C'est un petit livre qui se vend pour trois fois rien (environ 10$).
Accent Grave
un livre qui mérite d'être lu, en effet. Merci pour la ''plug''. Mais à propos du dernier paragraphe, j’aimerais avancer qu'un million de mort c'est un million de fois plus affligeant qu'une seule mort, parce que pour ma part, je ressens la douleur d'un million de fois leurs proches, qui ont subi la perte d’un ou de plusieurs êtres chers, souvent dans des circonstances abominables, imprimées de façon indélébile dans leur esprit. Ce ne sont pas seulement les morts qui sont partis, eux ne souffrent plus, mais aussi ceux qui restent, et qui doivent composer au jour le jour avec leur vécu. Tout le monde n’a pas la même capacité de résilience.
Artimon,
C'est un péril d'émettre une idée comme je l'ai fait. Le lecteur pourrait croire que je ne considère pas moins importante la mort accidentelle d'un proche à celles de milliers de victimes d'un génocide. Il s'agit de deux choses distinctes. Les souffrances ne s'additionnent pas, ne se comparent pas. Les survivants réagiront de mille façons, selon les individus, certains pour ne pas dire presque tout le monde, ne ressentiront pratiquement aucune peine.
Mais si je suis votre idée, je sais que la mort de votre enfant vous affectera d'avantage que la nouvelle de la mort de milliers de personnes victimes d'un génocide. Je n'ose pas imaginer ce que pourrait représenter un million de fois la souffrance ressentie par la mort de votre enfant. Par ces mots, la discussion n'a plus de sens, la souffrance ça ne se multiplie pas, et ça ne divise pas non plus.
Ne nous méprenons pas, je réalise qu'un génocide n'affecte pas seulement les individus, cela concerne l'humanité au complet.
Bien des gens, et je suis de ceux-là, déplorent qu'on fasse un plat de l'annonce de la mort d'un seul canadien en Afghanistan alors que le nombre de victimes innocentes est d'un autre ordre. Je déplore la chose mais je dois en même temps admettre que cette réaction est naturelle et si le militaire tué est votre enfant, c'est encore plus vrai.
Mais du point de vue de la personne qui perd sa vie, que pourrait-elle perdre de plus?
Nous bien loin d'un échange pratico concret, c'est tout de même intéressant d'en parler.
Accent Grave
Que de réflexions profondes m'inspirent ces commentaires et que voilà une juste conclusion à mon sens dans cette dernière réponse du propriétaire de ce blog.
J'ajoute la lecture de ce livre à ma liste de "projets".
Cette triste époque de l'humanité et tout ce qu'elle a engendré m'a toujours bouleversé, je me doute qu'il en sera de même lorsque je lirai ce livre.
Il ne serait pas juste, non plus, de faire porter à un enfant, comme à tout autre membre d'une famille, la responsabilité du geste d'un autre.
Pourtant, le geste d'accueillir une personne rappelant, par ses origines, des actions immondes que je me sens bien incapable de mesurer, me semble demander un très grand dépassement de soi, un dépassement qui nourrit l'espoir.
Zed
Accent,
Je comprends votre point de vue, mais mon propos n'avait rien de mathématique, il était seulement métaphorique. Par contre, les morts que j'ai à l'esprit ne sont pas accidentelles:
http://www.peacetakescourage.com/ashamed.html
... pour ne prendre que cet exemple. Au-delà de la propagande, il y a la réalité, sans merci. C'est juste triste.
morceau de texte bien émouvant qui ouvre une porte sur l'envie d'aller plus loin...
Repéré par Kees à qui on a probablement indiqué l'adresse de mon blogue...
Voici un message reçu de lui:
Salut XXXXXX, alias "Accent grave".
Je découvre ce matin le texte que vous avez écrit sur "L'enfant de
l'ennemi". Comme vous dites, il (Kees) ne saura pas que j'ai "pluggé" son livre.
Merci de ce beau texte qui me fait un grand plaisir et qui reflète bien ma philosophie de vie. Ça fait plaisir de trouver un
"cadeau" comme ça un lundi matin enneigé.
Pour ceux qui cherchent le livre, toute librairie pourrait le procurer.
Un petit secret à ne pas dire aux libraires : j'en ai chez moi que je peux fournir à titre d'auteur pour 8$, signé et dédicacé.
Kees
keesv@sympatico.ca
Bien moi, je pensais que c'était des bisous, les XXXXX!
Zed :D
Ben, c'était ça, des bisous.
Accent Grave
Alors, je m'en prends un! Après tout, c'est bientôt Noël...
Ah oui, j'en donne un aussi, parce que je suis incapable de prendre sans rien donner!
Une distribution de bisous amicaux chez notre ami Accent???
Puis-je mettre mon nom sur la liste?
:D
Zoreilles,
C'est comme les virus, hein? On les prend et on les donne. Hihi!
Belle critique! J'ai beaucoup aimé le livre de Kees. Je l'ai même donné deux fois en cadeau à Noël dernier.
Kees s'est passionné pour cette histoire. Quand il me la racontait, avant de la publier, ses yeux brillaient. J'avais tellement hâte de lire son récit. Je n'ai pas été déçue.
Un Grand petit Roman.
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