Assurément
Une fois par année, je trouve quelques minutes pour recevoir mon courtier financier. Pour éviter que ces rencontres s’éternisent, dès qu’il arrive, je dis : «ne perdons pas de temps, car dans une heure je dois me rendre chez le médecin, j’ai rendez-vous».
Il n’y a que mon chien qui aime ces rencontres, ça lui permet de sauter sur le visiteur. Il savoure cette nouvelle odeur. Ces représentants doivent feindre d’aimer les bêtes et n’osent rien dire quand le cabot saute sur leurs genoux, lèche leur visage et disperse les précieux papiers déjà étalés sur la table. Je m’amuse un peu de la scène avant d’éloigner le monstre. Cinq minutes se sont écoulées, plus que cinquante-cinq.
Mon courtier est un spécialiste de la finance, sa feuille de route est longue. Comme plusieurs de ses collègues, il a fait de longues études et utilise un stylo Mont Blanc pour griffonner des chiffres, des chiffres hypothétiques, donc insignifiants. Ce qui n’est pas significatif est insignifiant. Ces gens croient réellement que l’économie est une science et leur complet foncé, leur cravate rouge et leurs lunettes dernier cri existent pour nous convaincre de la chose.
Il me demande d’abord si j’ai des questions. Je lui demande si je suis riche. Au lieu de sourire et de me répondre que je suis pauvre et que je le serai jusqu’à la fin de mes jours il me défile un long discours plate et ennuyeux. Les minutes passent.
Ensuite il me demande quel est mon objectif. Je réponds que c’est d’être heureux.
Par chance, la compagnie qu’il représente a pensé à mon bonheur et développé un tas de programmes destinés à augmenter mon indice d’allégresse. Je ne comprends rien à ce qu’il dit, mais les brochures sont jolies, constituées d’un papier lustré qui sent bon. À chaque page il y a une image. Ici il y a un jeune et dynamique asiatique tout à fait heureux qui ramasse les feuilles sur son terrain. À droite on voit un noir qui est, selon les apparences, marié à une jolie rousse et jouent au ballon avec leur enfant adopté. Il doit être adopté car il ne leur ressemble pas. À la page suivante on voit un couple de jeunes-vieux. Les jeunes-vieux ce sont ces gens qui sont toujours habillés proprement, des gens qui ne travaillent plus et profitent de leur luxueuse maison. La pelouse est toujours très belle chez ces gens, pas de pissenlits. De plus, les messieurs jeunes-vieux ne perdent pas leurs cheveux, ils grisonnent un peu, pas trop, leur épouse est toujours jolie, svelte, souriante, avec de belles dents, presque séduisante. Si j’adhère à un des programmes proposés par mon courtier, je finirai certainement comme ces jeunes-vieux. Quelle horreur!
Je demande à mon invité ce que deviennent ensuite ces jeunes-vieux, pourquoi la suite n’est-elle pas illustrée? Il n’y a plus de photos de ces jeunes-vieux devenus vieux-vieux. J’aimerais voir la face de ces jeunes-vieux quand on leur apprend qu’un Vincent Lacroix est parti avec leur fric ou que leur fonds de retraite n’existe plus parce que les banquiers ont prêté trop d’argent à des gens non solvables. Si mon courtier n’était pas aussi coincé et un peu plus allumé, je crois qu’il ne perdrait pas de temps à m’expliquer pourquoi une telle chose ne pourrait absolument pas survenir à moi qui fait affaire avec une firme aussi sérieuse que la sienne.
Le temps passe, mais pas assez vite. Bâillements.
Et puis arrive le moment de me parler d’assurance. Ça se termine toujours ainsi. Il sait ce que j’en pense mais il affirme qu’il est obligé de m’en parler. Je me demande tout le temps qui, dans ma maison, pourrait se plaindre à son patron s’il ne m’en parlait pas. Après quelques palabres inutiles, il me dit que si j’optais pour son plan, après mon décès ma conjointe conserverait le même niveau de vie qu’en ce moment. La conjointe est présente bien sûr.
À chaque fois je lui dis la même chose :
Je ne veux pas que ma conjointe vive dans l’aisance et le bonheur après ma mort. Je veux qu’elle pleure et se dise : « j’étais tellement bien quand il était vivant, je mangeais tous les jours et n’étais pas forcée de faire la rue ». Cette idée de se priver dans la vie pour qu’après notre mort nos proches vivent dans la facilité me dépasse. Non, je préfère savoir qu’après moi, c’est le déluge. J’explique tout ça au comptable devenu courtier. Il a beau me faire miroiter les pires catastrophes pouvant m’arriver, je ne bronche pas. Entre laisser quelqu'un dans la dèche et de quitter ce monde correctement il y a une marge.
Il fait semblant de ne pas comprendre l’allusion ironique. Il préfère tabler sur la culpabilité, plus forte que la mort. Mon courtier pense que je blague. Les courtiers n’écoutent pas leurs clients. Ces gens devraient suivre des cours de philosophie, ils deviendraient de bien meilleurs financiers. Les entreprises financières n’ont aucun programme pour les gens comme moi. Dommage.
La rencontre est usante et stérile. J’ai tout de même transféré certains fonds plutôt décevants, c’était le but de l’opération, inutile donc d’étirer l’ennui. Puis discrètement et à l’aide d’un portable, il faut téléphoner à la maison, se lever et répondre à l’appareil du bureau. À haute voix, confirmons à la secrétaire du médecin qu’on ira à notre rendez-vous. Le courtier empilera les papiers, brochures et autres sous-produits de nos forêts et recommandera de lire attentivement cette précieuse littérature.
Restons polis et accompagnons le représentant jusqu’à la porte et pendant qu’on salue, on balance le tout au recyclage.
En ce qui concerne les finances personnelles, je conseille à tous les jeunes de lire le Barbier Riche. Ce tout petit livre, un classique, contient tout, à mon sens.
Accent Grave
Il n’y a que mon chien qui aime ces rencontres, ça lui permet de sauter sur le visiteur. Il savoure cette nouvelle odeur. Ces représentants doivent feindre d’aimer les bêtes et n’osent rien dire quand le cabot saute sur leurs genoux, lèche leur visage et disperse les précieux papiers déjà étalés sur la table. Je m’amuse un peu de la scène avant d’éloigner le monstre. Cinq minutes se sont écoulées, plus que cinquante-cinq.
Mon courtier est un spécialiste de la finance, sa feuille de route est longue. Comme plusieurs de ses collègues, il a fait de longues études et utilise un stylo Mont Blanc pour griffonner des chiffres, des chiffres hypothétiques, donc insignifiants. Ce qui n’est pas significatif est insignifiant. Ces gens croient réellement que l’économie est une science et leur complet foncé, leur cravate rouge et leurs lunettes dernier cri existent pour nous convaincre de la chose.
Il me demande d’abord si j’ai des questions. Je lui demande si je suis riche. Au lieu de sourire et de me répondre que je suis pauvre et que je le serai jusqu’à la fin de mes jours il me défile un long discours plate et ennuyeux. Les minutes passent.
Ensuite il me demande quel est mon objectif. Je réponds que c’est d’être heureux.
Par chance, la compagnie qu’il représente a pensé à mon bonheur et développé un tas de programmes destinés à augmenter mon indice d’allégresse. Je ne comprends rien à ce qu’il dit, mais les brochures sont jolies, constituées d’un papier lustré qui sent bon. À chaque page il y a une image. Ici il y a un jeune et dynamique asiatique tout à fait heureux qui ramasse les feuilles sur son terrain. À droite on voit un noir qui est, selon les apparences, marié à une jolie rousse et jouent au ballon avec leur enfant adopté. Il doit être adopté car il ne leur ressemble pas. À la page suivante on voit un couple de jeunes-vieux. Les jeunes-vieux ce sont ces gens qui sont toujours habillés proprement, des gens qui ne travaillent plus et profitent de leur luxueuse maison. La pelouse est toujours très belle chez ces gens, pas de pissenlits. De plus, les messieurs jeunes-vieux ne perdent pas leurs cheveux, ils grisonnent un peu, pas trop, leur épouse est toujours jolie, svelte, souriante, avec de belles dents, presque séduisante. Si j’adhère à un des programmes proposés par mon courtier, je finirai certainement comme ces jeunes-vieux. Quelle horreur!
Je demande à mon invité ce que deviennent ensuite ces jeunes-vieux, pourquoi la suite n’est-elle pas illustrée? Il n’y a plus de photos de ces jeunes-vieux devenus vieux-vieux. J’aimerais voir la face de ces jeunes-vieux quand on leur apprend qu’un Vincent Lacroix est parti avec leur fric ou que leur fonds de retraite n’existe plus parce que les banquiers ont prêté trop d’argent à des gens non solvables. Si mon courtier n’était pas aussi coincé et un peu plus allumé, je crois qu’il ne perdrait pas de temps à m’expliquer pourquoi une telle chose ne pourrait absolument pas survenir à moi qui fait affaire avec une firme aussi sérieuse que la sienne.
Le temps passe, mais pas assez vite. Bâillements.
Et puis arrive le moment de me parler d’assurance. Ça se termine toujours ainsi. Il sait ce que j’en pense mais il affirme qu’il est obligé de m’en parler. Je me demande tout le temps qui, dans ma maison, pourrait se plaindre à son patron s’il ne m’en parlait pas. Après quelques palabres inutiles, il me dit que si j’optais pour son plan, après mon décès ma conjointe conserverait le même niveau de vie qu’en ce moment. La conjointe est présente bien sûr.
À chaque fois je lui dis la même chose :
Je ne veux pas que ma conjointe vive dans l’aisance et le bonheur après ma mort. Je veux qu’elle pleure et se dise : « j’étais tellement bien quand il était vivant, je mangeais tous les jours et n’étais pas forcée de faire la rue ». Cette idée de se priver dans la vie pour qu’après notre mort nos proches vivent dans la facilité me dépasse. Non, je préfère savoir qu’après moi, c’est le déluge. J’explique tout ça au comptable devenu courtier. Il a beau me faire miroiter les pires catastrophes pouvant m’arriver, je ne bronche pas. Entre laisser quelqu'un dans la dèche et de quitter ce monde correctement il y a une marge.
Il fait semblant de ne pas comprendre l’allusion ironique. Il préfère tabler sur la culpabilité, plus forte que la mort. Mon courtier pense que je blague. Les courtiers n’écoutent pas leurs clients. Ces gens devraient suivre des cours de philosophie, ils deviendraient de bien meilleurs financiers. Les entreprises financières n’ont aucun programme pour les gens comme moi. Dommage.
La rencontre est usante et stérile. J’ai tout de même transféré certains fonds plutôt décevants, c’était le but de l’opération, inutile donc d’étirer l’ennui. Puis discrètement et à l’aide d’un portable, il faut téléphoner à la maison, se lever et répondre à l’appareil du bureau. À haute voix, confirmons à la secrétaire du médecin qu’on ira à notre rendez-vous. Le courtier empilera les papiers, brochures et autres sous-produits de nos forêts et recommandera de lire attentivement cette précieuse littérature.
Restons polis et accompagnons le représentant jusqu’à la porte et pendant qu’on salue, on balance le tout au recyclage.
En ce qui concerne les finances personnelles, je conseille à tous les jeunes de lire le Barbier Riche. Ce tout petit livre, un classique, contient tout, à mon sens.
Accent Grave
Libellés : assurances, finances, philosophie, économie


13 Comments:
Ça c'est un petit chef d'oeuvre de billet.
Magnifiquement écrit, rythme impeccable, contenu juteux et piquant juste ce qu'il faut, pétillant d'intelligence.
Moi non plus, je ne comprends pas. Presque tous mes petits avoirs iront dans un fond pour soigner les chats. Peu de personnes s'occupent des chats. Les adultes se prennent en charge eux-mêmes.
Je règle les placements par téléphone, en personne avec la spécialiste de la banque, lors du récent crash, causé par la fraude des grands gestionnaires de banques amméricaines (15-20 minutes).
Pas de temps (vie) à perdre.
Le bonheur... oui.
Merveilleux billet, intelligent et allumé, Accent. Merci.
Zed ¦)
Ah, je seconde tellement tout ce qu'a écrit Zed. Vraiment, au risque de froisser votre modestie, il faut que je vous le dise, ce billet était savoureux avec un S majuscule!
C'est votre courtier financier qui doit être déstabillisé... J'ai très bien reconnu le personnage. Pas vu depuis longtemps ce genre de monsieur chez nous mais ils font partie de la même confrérie, j'en mettrais ma main au feu.
Saviez-vous que j'ai toujours rêvé de posséder un Mont Blanc? Oui, j'ai rêvé de ça. Mais plus maintenant. Vous m'avez guérie à tout jamais, bravo pour cet acte involontaire de simplicité volontaire.
Nous avons beaucoup en commun, je n'en reviens pas.
En 1975, je sortais diplômé des Hautes Études Commerciales avec ces philosophies de gestion. Moins de 10 ans plus tard, c'était fini. On passe à autre chose. L'écriture par exemple ...
Moins payant mais plus satisfaisant pour l'âme ...
J'oubliais...
Plaisant de recommencer à te lire.
Accent Grave,
vraiment génial ce billet, avec un humour subtil, à travers un oeil critique. Tout à fait votre signature.
Le personnage du courtier, je le vois à travers vos yeux, et il me fait sourire. Incroyable le nombre de gens qui se croient indispensables, alors que dans cent ans nous seront tous morts, et oubliés, pour la plupart d'entre nous du moins.
J'aime beaucoup votre pensée à propos des "jeunes vieux". J'en ai tellement assez de voir des images léchées, corrigées par ordinateur, de gens souriants et sans soucis ( ben oui, ça existe !!! ), donnant l'impression que la terre ne tourne que pour eux, sous leurs pieds bien chaussés. Comme si la vieillesse, avec son cortège de souffrances, de misères et d'humiliations n'existait pas !
La rencontre annuelle, aussi déplaisante soit-elle a fait au moins un heureux, votre chien. Son instinct très sûr en fait un précieux allié, afin de faire fuir l'indésirable.
Toujours contente de vous lire et vous m'avez fait sourire plus d'une fois, ce qui fait du bien. Et sous une apparente légèreté ( pour ce texte ), vous suscitez beaucoup de réflexions. Merci Accent !
Accent,
j'oubliais le plus important. J'ai immédiatement associé ce texte à celui du 13 juillet ( Résistance ), car vous êtes un résistant.
Si je peux me permettre, je trouve les commentaires de Lise, ci-haut, fort judicieux (et le bonheur du chien!!! :D). Bien sûr aussi le rapprochement avec le billet portant sur la résistance.
Je ne pouvais résister... Hihihi!
Zed ¦)
sagesse souriante - oui même pour avoir la paix ne pas céder 'expérience)
Je sens que c'est la crise pour tout le monde, sauf pour le chien qui garde ses habitudes et me fait poiler!!! Crise de rire en surprime Merci Ag!
Quel bonheur de vous relire à nouveau !
Cher Accent,
Dans la liste des rendez-vous "à affronter" , il me reste à cocher, à raturer, biffer, les numéros suivants:
8) finances
13) assurances
19) coiffeuse
26) Mme Avon
Vous avez des suggestions sur les 2 derniers sujets?
Ma voix s'ajoute aux autres pour la saveur du texte.
Oui le rapport avec l'argent peut être ennuyant. Je retiens surtout le '' pourquoi se priver aujourd'hui pour en faire profiter les autres quand on sera plus là''.
Quant à la tactique pour mettre fin à la rencontre....:-)
un pur bijoux ce billet
merci!
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