dimanche, juin 12, 2011

Grande Corvée

Il était temps que ça se produise.

Suite à une crue exceptionnelle, pendant cinquante jours, les résidents de la Vallée du Richelieu furent inondés. Ces gens sont au bout de leur rouleau, épuisés psychologiquement, physiquement. Ceux que je connais ont la chance d’avoir un bon boulot, des patrons compréhensifs, de jouir d’une bonne forme physique. Pour maintenir leur moral, ils aident leurs voisins moins chanceux, plus vulnérables. Mais à la longue, tout le monde faibli.

Nous pourrions croire que ce n’est pas aussi dramatique qu’on le dit, que l’eau se retire, qu’il suffira de nettoyer, faire réparer. Le portrait est différent. L’eau se retire lentement mais elle laisse derrière elle un paysage désolant, une couche de boue et de détritus impressionnante (on ne parle pas de légers détritus). On se demande comment tout cela a pu envahir les lieux. Les pelouses? Il n’y en a plus, on ne voit qu’une couche de boue, il faudra quelques semaines avant que le sol s’affermisse et qu’on y marche. Tous les sous-sol devront être refaits, décontaminés, les rez-de-chaussée aussi.

Il fallait un remède. Les gouvernements (c'est nous ça) pourront donner de l’argent plus tard, il fallait autre chose. Des milliers de personnes vivant ailleurs sont venues aider ces gens, spontanément. Des personnes non payées pour aider, des gens qui comprennent qu’aucune aide du genre ne peut être fournie par l’État. On s’est souvenu que l’entraide, c’est puissant, c’est gratifiant. En voyant cette armée civile équipée de brouettes, de râteaux, de camions, de remorques, en voyant tous ces gens souriants et ne demandant qu’à aider, cela a redonné du courage et de l’espoir à tous, aux uns comme aux autres. Pourquoi aux autres? Parce qu’ils ont réalisé qu’un jour, ils pourraient être aidés à leur tour et que cette formidable force est invincible.

On a aussi réalisé que parfois il faut s’impliquer. Un drôle de sentiment existe: savoir qu'un concitoyen se porte mieux nous rend meilleur, plus riche collectivement. J’étais content de constater que les spectacles musicaux offerts au profit des sinistrés n’aient pas fonctionnés. C’est une formule qui m’irrite. Assister à un divertissement en donnant quelques sous ne sert qu'à soulager sa conscience. Ça fait qu'on s'implique moins. Soyons francs, ces spectacles servent surtout à promouvoir des artistes et accessoirement, soutenir une cause. Nous comprenions que ce n’était pas une question d’argent, il fallait de l’huile de bras, des muscles, des sourires, de la compagnie car depuis des semaines, plus personne ne se rend dans cette région, les commerces meurent, la déprime est partout. Les citoyens de St-Jean ont ressenti un mieux-être en voyant ces autobus bondés de bénévoles envahir les lieux. NOUS faisions quelque chose pour NOUS. Certains enfants accompagnaient leurs parents, de leur seule présence, ils contribuaient à la bonne humeur, ils injectaient une joyeuse dose d'espoir en ces lieux maculés de gris.

Les sinistrés étaient émus en voyant ces gens bosser sur leur terrain. Ils notaient les noms, les adresses courriels, promettant d’organiser des fêtes en guise de remerciements. Y’a des gens âgés qui disaient ne plus avoir la force de soulever une seule poche de sable. D'autres sinistrés voulaient se joindre aux bénévoles et on leur disait, " aujourd'hui, reposez-vous, on s'en occupe". La vie reprend, l’espoir refait surface. Du coup, le message fut envoyé, un message d’espoir, à tous les québécois, où qu’ils soient. Y’a moyen de réaliser bien des choses en se serrant les coudes. Le fric n’a rien à y voir.

Nous comprenons que le bien commun prévaut sur certains préceptes. On s’en souvient, le gouvernement Harper affirmait que l’armée ne pouvait participer au grand nettoyage car ce serait enlever du travail au secteur privé! Qu’il aille se faire foutre, d’autant plus que l’armée, c’est avec nos taxes qu’on la paie!

Cela nous permet de réaliser que la richesse collective, ce sont les québécois EUX-MÊMES. Tout peut se faire quand la volonté existe. Si les Montréalais se concertaient pour exécuter certaines grandes tâches dans leur ville, les effets ne seraient-ils pas positifs, multiplicateurs? Il faut éliminer l'épais brouillard qui s'accroche à l'île de Montréal depuis deux décénies. Si les gens décidaient en masse de simplement appuyer une chose ou de ne pas en accepter un autre, ce serait un grand pas de fait. Nous avons développé de mauvais réflexes : attendre que le gouvernement s’occupe de nous pour ensuite critiquer avec plus ou moins de convictions. Agir ainsi appauvrit. Dans une société enrichie grâce à une population impliquée, le secteur privé ne se portera que mieux. Ignorez ceux qui disent le contraire. À la base de toute société, il y a les gens.

Ce qui s’est passé le long du Richelieu n’est pas banal, nous en reparlerons et se serait une bonne idée d’envisager ce genre d’implication dans d’autres domaines. 10,000 bénévoles, c’est beaucoup, en même temps ça ne représente qu’une fraction de la population. Malgré cela, ce seront tous les québécois qui se sentiront fiers. Pourquoi pas? Si ça peut nous faire du bien! Au nom de tous les citoyens, je remercie ces milliers bénévoles de nous avoir si bien représentés.

Accent Grave

10 commentaires:

Cristophe a dit…

Il y a souvent beaucoup de solidarité et d'engouement quand il s'agit de réparer, de se sortir d'une mauvaise passe.
Moins quand il s'agit de construire, d'aller de l'avant.

Marico a dit…

Ce texte est le meilleur appel à la solidarité, à l'espoir, à la fierté, que j'ai lu depuis longtemps. SVP, déteins sur nos politiciens!

Il fut un temps où j'aurais soulevé aisémemnt les poches de sable. Je suis aujourd'hui tout juste bonne à compenser financièrement pour l'énergie déficiente. Mieux que rien! D'accord avec toi: m'énervent un peu ces shows "pour les sinistrés", mais ça aussi, c'est mieux que rien, n'est-ce pas?

Je l'avoue, chacun de tes textes est un événement dans ma vie d'internaute. Merci.

Accent Grave a dit…

Christophe,

Vous avez raison. Dans les faits ça se vérifie sauf que si on présentait les projets d'une autre façon, avec enthousiasme et franchise. Si on expliquait la démarche, tous les projets ne sont pas bons bien sûr, la population saurait différencier et appuyer certaines actions. Au point ou nous en sommes, plusieurs entreprises collectives pourraient justement nous sortir du trou, d'une certaine noirceur démoralisante.


Marico,

Les spectacles valent mieux que rien? Peut-être mais, rien, c'est vraiment peu. Je crois que n'importe qu'elle autre action vaut mieux. Enfin, peut-être faut-il évaluer chaque cause.

Accent Grave

Zoreilles a dit…

Voilà l'une des rares fois où j'ai regretté d'être si loin de vous, dans ma très chère Abitibi...

Cette entraide venue du coeur des gens ordinaires, avec l'enthousiasme dans l'action, ce geste solidaire et impliqué, qui nous rendait grands, fiers, heureux d'aider, c'était le meilleur de nous-mêmes qu'on ne voit hélas pas souvent et j'aurais voulu être là pour le vivre.

Vous avez raison et votre billet est rempli de tout ce que je crois. L'empowerment, c'est ce qui nous manque comme individus, comme peuple, c'est la même chose.

Pour une fois que les médias nous rapportaient des faits extrêmement positifs et constructifs, des images de nous qu'on avait bien besoin de voir, c'était rafraîchissant.

Au moment de la crise du verglas, des régions comme les nôtres ont aidé en envoyant du matériel, des génératrices, des expertises diverses, ça nous faisait tellement de bien de le faire, enfin, on faisait partie du Québec et on nous reconnaissait une existence. Là, pour les inondations, on n'a pas pu faire grand-chose, c'est bien dommage. On avait de la compassion tout au long de ces 50 jours et on a été soulagés et heureux que cette solidarité se manifeste en fin de semaine, on l'a vécu par procuration.

Vous dites merci à tous ces bénévoles. Moi aussi. Ils m'ont donné beaucoup d'espoir, ils m'ont permis de rêver à tout ce qu'on pourrait faire encore de constructif si on voulait, si on se tenait au lieu de s'entredéchirer d'une région à l'autre...

micheline a dit…

tiens un peu de soleil dans ma maison!!
un retour aux sources de la solidarité devenue et pourquoi donc ?? si abstraite..?

Accent Grave a dit…

Zoreilles,

Votre implication dans le domaine social est bien connu. Je ne doute pas une seconde que vous auriez voulu participer à la grande corvée.

Pendant l'innondation, il n'y avait pas grand chose à faire. Le coup le plus dur ce fut de voir la situation s'éterniser. Cette présence humaine a soulagé tout le monde d'une fardeau invisible: l'impression d'être seul. Du coup, je suis certain que la pente sera beaucop plus facile à remonter.

Accent Grave

Martine a dit…

Je ne savais rien de ces inondations dans la Vallée du Richelieu. C'est un beau témoignage de solidarité que vous écrivez là, il y a de quoi être fier. Comme vous avez raison d'en parler, cela peut redonner confiance, à d'autres, et plus loin.
S'impliquer localement est tellement essentiel, pas seulement lors des catastrophes; on se sent unis et plus forts pour aller de l'avant.

seb haton a dit…

Un bon gouvernement ne vaudra jamais une bonne entraide. En une lecture, je trouve que le monde est meilleur ;)
sébastien h.

Accent Grave a dit…

Seb,

Je crois que vous touchez au point fondamental.

Nous demandons, exigeons et attendons tout des gouvernement. C'est faire fausse route.

L'entraide, le travail acharné, la coopération devrait venir loin devant. Les gouvernements ont un rôle à jouer évidemment comme celui de rappeller aux gens que la force première, c'est la leur. Sauf qu'ils doivent appuyer ces dires, supporter cette entraide.

Entre nous, vaut mieux ne dépendre de personne. Attendre tout des gouvernements, c'est se diriger vers la faillitte.

Accent Grave

Air fou a dit…

Que la vie nous préserve d'une catastrophe à la frontière ontaria-rio-rienne!

Des fois que le fédéralisme prendrait du ...gallon.

Zed ¦)